Présent dans la plupart des mers tempérées et tropicales du globe, le Grand dauphin (Tursiops truncatus) est l’un des cétacés les plus largement répartis de la planète. En Méditerranée, il fait partie des espèces résidentes et fréquente principalement les zones côtières et le plateau continental. Dans le golfe du Lion et au large de la Camargue, les observations sont régulières, aussi bien par les professionnels de la mer que par les pêcheurs, les naturalistes ou le grand public.
Mais observer un grand dauphin ne signifie pas encore connaître son mode de vie. Où vit-il ? Quels secteurs fréquente-t-il ? Avec quels individus se déplace-t-il ? Comment évoluent ses groupes au fil du temps ? Pour répondre à ces questions, les scientifiques s’appuient notamment sur un outil précieux : la photo-identification.
Une nageoire dorsale comme carte d’identité
Chez le Grand dauphin, chaque individu peut présenter des caractéristiques particulières sur sa nageoire dorsale : forme de l’aileron, encoches, cicatrices, marques ou variations de pigmentation. Ces éléments, qui évoluent peu au cours de la vie, permettent de reconnaître un animal d’une observation à l’autre. La nageoire dorsale devient ainsi une véritable « carte d’identité naturelle ».

Lorsqu’un dauphin est photographié, les images peuvent être associées à des informations précises sur l’observation, notamment le lieu et les coordonnées GPS. Elles peuvent ensuite être transmises à des organismes spécialisés comme MIRACETI, qui les compare aux catalogues de photo-identification existants.
Cette méthode permet de retrouver un même individu plusieurs années après sa première observation et de documenter ses déplacements. Le programme TURSMED, coordonné par MIRACETI avec l’Office français de la biodiversité, utilise ainsi un protocole harmonisé à l’échelle de la Méditerranée française. Des déplacements entre différentes aires marines protégées ont notamment été mis en évidence, y compris entre le golfe du Lion et la côte provençale.

Des groupes qui se font et se défont
Le Grand dauphin possède une organisation sociale complexe. Les groupes ne sont pas nécessairement constitués de familles fixes : leur composition et leur taille peuvent évoluer au gré des déplacements et des interactions entre individus. On parle de structure sociale de type « fission-fusion ».

Cela explique pourquoi un même dauphin peut être observé avec différents groupes au cours de sa vie. La relation mère-jeune constitue toutefois une association particulièrement importante : la mère accompagne et allaite son petit pendant une période prolongée, avant que celui-ci ne gagne progressivement en autonomie.
En Méditerranée, les groupes observés comptent souvent quelques individus à une quinzaine, mais des rassemblements plus importants peuvent être rencontrés. En juin, par exemple, des groupes de 10, 15, 20 voire 30 individus peuvent être observés dans le golfe du Lion. Ces rassemblements, notamment lorsqu’ils comprennent de jeunes individus, permettent aussi aux scientifiques de mieux comprendre les périodes et les secteurs importants pour la reproduction et l’élevage des jeunes.

Le golfe du Lion, un secteur fréquenté
Les observations réalisées sur le littoral camarguais montrent une fréquentation régulière de cette partie du golfe du Lion. À l’échelle de la Camargue, les suivis par photo-identification ont permis de constituer un catalogue important d’individus. Parmi les animaux identifiés, certains sont régulièrement revus dans le secteur, tandis que d’autres témoignent de déplacements vers d’autres zones de la Méditerranée française.
Les jeunes et les nouveau-nés sont également observés. Leur présence apporte des informations importantes sur la dynamique de la population et sur l’utilisation des secteurs côtiers par les grands dauphins.

Ces observations doivent toutefois être interprétées avec prudence : le nombre d’individus photographiés ne correspond pas directement à la taille totale d’une population. Il dépend notamment de l’effort d’observation, des conditions en mer et de la capacité à photographier et reconnaître les animaux.
Des prédateurs opportunistes
Le Grand dauphin est un prédateur situé en haut de la chaîne alimentaire. Son alimentation comprend principalement des poissons, mais aussi des céphalopodes et des crustacés. Comme de nombreux prédateurs marins, il peut adapter ses stratégies de recherche de nourriture aux ressources disponibles.
Cette capacité d’adaptation est particulièrement étudiée dans les zones où les dauphins côtoient les activités de pêche.
Une étude publiée en 2026 dans Frontiers in Mammal Science s’est intéressée pendant huit ans, de 2018 à 2025, aux interactions entre grands dauphins et chalutiers dans deux secteurs de la mer Adriatique, au large de la Vénétie et des Marches. Sur 859 chalutiers observés, des dauphins ont été repérés dans le sillage de 24,7 % d’entre eux. Dans la région des Marches, cette proportion atteignait 75,9 % pour les chalutiers à panneaux étudiés.

Les chercheurs décrivent un comportement de recherche alimentaire opportuniste : les dauphins peuvent profiter des organismes remis en suspension ou capturés par les engins de pêche. L’étude pose notamment la question du lien entre ce comportement et la diminution des proies disponibles naturellement dans certaines zones fortement exploitées. Les auteurs soulignent cependant que les conséquences à long terme de cette dépendance aux chalutiers sur les populations de dauphins restent encore incertaines.
Ce phénomène observé en Adriatique ne peut pas être directement transposé au golfe du Lion. Il illustre néanmoins l’intérêt de suivre les comportements des grands dauphins et leurs interactions avec les activités humaines dans les différentes régions de Méditerranée.
Observer pour mieux comprendre
Derrière chaque photographie de nageoire dorsale se cache donc bien plus qu’une simple image : elle peut contribuer à reconstituer l’histoire d’un individu, à suivre ses déplacements et à mieux comprendre les secteurs qu’il fréquente.
Dans le golfe du Lion, les observations réalisées par les scientifiques, les gestionnaires d’espaces naturels, les pêcheurs, les naturalistes et les usagers de la mer constituent autant de données utiles à la connaissance de l’espèce. À condition d’être correctement documentées et transmises, ces observations participent à un suivi collectif des grands dauphins.

Car mieux connaître les individus qui fréquentent nos côtes, leurs déplacements, leurs comportements et leurs interactions avec leur environnement constitue une étape essentielle pour mieux comprendre la place du Grand dauphin dans l’écosystème méditerranéen.